Essai : Phénomène réel, tabou culturel
Pourquoi le phénomène échappe-t-il encore à toute intégration officielle ?
Depuis que les PAN (Phénomènes Aérospatiaux Non identifiés) sont reconnus par certaines institutions américaines, le phénomène a quitté les marges pour devenir un objet d’enquête légitime. Le rapport du Bureau du Directeur du Renseignement National (ODNI), publié le 25 juin 2021, reconnaît que la plupart des objets observés, détectés par plusieurs capteurs indépendants (radar, infrarouge, optique, etc.) sont probablement physiques.
Depuis 2023, une autre notion a fait son apparition dans les textes officiels américains : celle d’intelligence non humaine (INH). Ce terme, introduit dans un projet de loi du Congrès, ne remplace pas celui de PAN, mais vient en approfondir le sens. Là où PAN désigne un phénomène observable, souvent d’apparence technologique, mais sans explication connue, INH évoque une hypothèse plus ambitieuse : celle d’une ou plusieurs intelligences conscientes, extérieures à notre espèce, technologiquement avancées et potentiellement en interaction avec nous.
Ce glissement terminologique reflète une inflexion majeure dans les discours institutionnels, le passage d’un phénomène à identifier à une présence à considérer. Pourtant, malgré les vidéos authentifiées par le Pentagone, les auditions sous serment devant le Congrès et les programmes d’étude publics et privés, aucune bascule décisive ne s’est encore produite.
Le phénomène demeure dans une zone d’ambiguïté. Ni totalement nié, ni pleinement reconnu. Il progresse dans les discours, mais reste à distance des certitudes. Il intrigue, mais ne reçoit encore aucune réponse claire.
Un vertige ontologique
Le politologue Alexander Wendt, dans un article académique coécrit avec Raymond Duvall, pose une question centrale : pourquoi l’État ne prend-il pas les PAN au sérieux ? L’une des réponses avancées est que le phénomène ne peut être intégré sans bouleverser les fondements mêmes du cadre de pensée politique moderne. Il défie la souveraineté, l’anthropocentrisme et le monopole de la définition du réel. Il dérange moins parce qu’il serait faux, que parce qu’il défie nos cadres de compréhension.
L’un des grands défis posés par une intelligence non humaine n’est pas seulement technologique, il est aussi symbolique. Si une telle entité existe et interagit avec nous, alors l’humain cesse d’être seul au sommet de l’échelle cognitive. Il n’est plus l’unique détenteur de la conscience de soi, ni de la maîtrise technique. Il devient observable, vulnérable, peut-être même dépassé.
En excédant les catégories traditionnelles et les frontières disciplinaires, le phénomène nous oblige à reconfigurer nos outils de compréhension. Cette exigence même constitue un frein à sa reconnaissance et à son acceptation.
Une dissimulation historique structurée
Le tabou entourant les PAN ne s’est pas seulement forgé dans la moquerie populaire. Il semble qu’il ait été méthodiquement construit et entretenu par les institutions américaines, dès la fin des années 1940.
L’année 1948 voit le lancement du Project Sign, première initiative officielle connue publiquement consacrée à l’étude des objets volants non identifiés. Elle est confiée à l’US Air Force. Ce programme est établi en réponse à l’augmentation soudaine des signalements, notamment après l’incident de Roswell en 1947 et l’observation de Kenneth Arnold. En février 1949, le rapport Analysis of Flying Object Incidents in the United States, rédigé par l’Air Materiel Command de l’US Air Force, conclut que « the reported phenomena were real and not visionary or fictitious » (les phénomènes rapportés étaient réels, et non imaginaires ou fictifs), tout en estimant qu’aucune menace directe n’était avérée. Il recommande néanmoins la poursuite de la surveillance, afin de déterminer si certains cas pourraient refléter des développements technologiques inconnus susceptibles d’avoir une origine étrangère.
Début 1949, une autre initiative est lancée sous le nom de Project Twinkle. Ce programme visait à installer une station d’observation équipée de caméras et d’instruments scientifiques, afin de tenter de documenter les « green fireballs », des sphères lumineuses vertes observées à basse altitude dans le ciel du Nouveau-Mexique, souvent à proximité de sites nucléaires sensibles comme Los Alamos, le laboratoire national Sandia ou la base militaire de Holloman. Leur récurrence dans ces zones a conduit certains responsables à soupçonner une activité de surveillance étrangère, possiblement d’origine soviétique. Toutefois, avant même son déploiement complet, un rapport final est rédigé en 1951; il conclut à l’absence de données suffisamment exploitables, entraînant la fermeture du programme.
En parallèle, Project Grudge succède à Sign et Twinkle avec une orientation radicalement différente. L’objectif devient en effet de désamorcer l’intérêt du public en attribuant systématiquement les observations à des erreurs de perception ou à des causes triviales. Un climat de dérision institutionnelle s’installe, discréditant les témoins autant que le sujet lui-même.
En 1952, alors que la guerre de Corée bat son plein et que de nombreux objets non identifiés sont observés au-dessus de Washington, l’US Air Force lance Project Blue Book. Officiellement destiné à collecter et analyser les témoignages d’observations, le programme s’attache surtout à classifier les cas et à fournir des explications prosaïques même lorsque celles-ci restaient discutables. J. Allen Hynek, conseiller scientifique du projet, écrira plus tard :
« Les enquêteurs semblent avoir reçu pour consigne de trouver une explication conventionnelle à chaque cas, aussi farfelue fût-elle. »
(The UFO Experience: A Scientific Inquiry, 1972)
Peu après, en janvier 1953, la CIA, via son bureau de renseignement scientifique (OSI) convoque le Robertson Panel, composé de scientifiques dirigés par le physicien H. P. Robertson. Le comité ne retient pas l’hypothèse d’une origine non humaine, mais recommande une stratégie de démystification, notamment via la collaboration avec les médias et la production de contenus pour réduire l’intérêt du public :
« L’intérêt du public pour le sujet et les dangers potentiels d’une hystérie collective semblaient justifier la mise en place d’un programme éducatif [...]. Une démarche visant à démystifier le phénomène aurait pour conséquence de réduire l’intérêt du public. »
(Report of the Scientific Panel on Unidentified Flying Objects, CIA/Robertson Panel, 1953)
Ces recommandations vont profondément influencer la conduite de Blue Book dans les années qui suivent.
Entre 1952 et 1969, Blue Book enregistre 12 618 rapports. La grande majorité est attribuée à des phénomènes naturels, des erreurs d’interprétation ou des aéronefs connus. 701 cas restent officiellement non identifiés, certains comportant des données jugées suffisantes pour permettre une évaluation approfondie.
En 1969, à la suite de la publication du rapport Condon, commandité par l’US Air Force auprès de l’Université du Colorado, Blue Book est officiellement clos. Le rapport conclut :
« Notre conclusion générale est que l’étude des ovnis au cours des 21 dernières années n’a rien apporté qui vienne enrichir les connaissances scientifiques. Il ne semble pas justifié de poursuivre des recherches approfondies sur les ovnis dans l’espoir que cela fasse progresser la science. »
(Scientific Study of Unidentified Flying Objects, Edward U. Condon, 1968)
Après l’arrêt du programme, J. Allen Hynek, qui en fut le principal conseiller scientifique, opère un virage radical. Il fonde le Center for UFO Studies et publie le livre The UFO Experience, dans lequel il critique sévèrement l’approche de l’armée :
« Je me suis retrouvé dans la situation embarrassante d’être un scientifique ayant une réputation à défendre, tout en étant associé à un projet dont le seul but semblait être de discréditer. »
(J. Allen Hynek, The UFO Experience, 1972)
Après la fin officielle du projet Blue Book en 1969, aucun programme connu ne prend immédiatement le relais. Il faut attendre les années 2000 pour qu’un nouvel effort institutionnel soit documenté. À l’initiative du sénateur Harry Reid, la Defense Intelligence Agency (DIA) lance en 2008 le programme AAWSAP (Advanced Aerospace Weapon System Applications Program), confié à l’entreprise privée Bigelow Aerospace Advanced Space Studies (BAASS). Ce programme, financé à hauteur de 22 millions de dollars, visait à produire une série d’analyses prospectives sur des technologies avancées, à documenter certains effets physiologiques observés chez les témoins de phénomènes aérospatiaux non identifiés, et à enquêter sur les manifestations récurrentes signalées sur le célèbre Skinwalker Ranch, alors détenu par Robert Bigelow, pour servir de terrain d’étude.
Le programme s’organise autour de sept axes d’investigation définis par BAASS :
Effets médicaux et physiologiques sur les témoins
Phénomènes électromagnétiques associés aux événements liés aux PAN
Traces physiques et analyse des matériaux sur les lieux des rencontres
Anomalies optiques et liées à la lumière
Effets cognitifs et psychologiques sur les observateurs
Effets persistants après un contact rapproché (l’« effet de l’auto-stoppeur »)
Implications pour la sécurité nationale et la défense aérospatiale
Ces enquêtes de terrain sont menées de manière systématique par BAASS, avec collecte de données, débriefing de témoins, et analyse environnementale.
En parallèle, 38 rapports techniques théoriques appelés DIRDs (Defense Intelligence Reference Documents) sont commandés par la DIA. Ces documents ne sont révélés qu’en 2019, à la faveur d’une demande FOIA. 37 ont été rendus publics, à l’exception de celui intitulé State of the Art and Evolution of High-Energy Laser Weapons, demeuré classifié.
En voici quelques exemples :
Traversable Wormholes, Stargates, and Negative Energy (K. Kwon)
Warp Drive, Dark Energy, and the Manipulation of Extra Dimensions (R. Obousy, E. Davis)
Invisibility Cloaking (B. Green)
Advanced Space Propulsion Based on Vacuum Engineering (H. Puthoff)
Biological Effects of UAPs (C. Kit Green)
Ces rapports, bien que théoriques, révèlent un intérêt marqué pour des technologies à la frontière de la science connue.
Le programme AAWSAP prend fin en 2010. Aucune justification officielle claire n’a été donnée par la DIA. Plusieurs sources évoquent un manque d’intérêt au sein du Pentagone pour poursuivre les recherches dans un cadre aussi large, malgré le soutien actif du sénateur Harry Reid, qui avait été l’un des principaux initiateurs du programme.
L’histoire du programme AAWSAP et une partie de ses investigations ont été relatées dans deux ouvrages coécrits par James Lacatski, responsable du programme au sein de la DIA, Colm Kelleher, directeur scientifique chez BAASS, ainsi que Georges knapp, célèbre journaliste. Dans leur second livre, Inside the US Government Covert UFO Program: Initial Revelations publié en 2023, Lacatski affirme que les États-Unis ont eu accès à un engin d’origine inconnue, dont la configuration ne présentait aucun système de propulsion conventionnel identifiable. Il rapporte qu’une inspection de l’intérieur de l’appareil a été menée, sans qu’aucun système de propulsion, réservoir ni surface de contrôle ne soit décelé. Lors d’une réunion classifiée tenue en 2011 au Capitole, Lacatski interroge les responsables présents sur la nature et la fonction de l’objet : s’agissait-il d’un engin habité destiné à une rentrée atmosphérique, ou à une autre utilisation ? Et si tel était le cas, comment fonctionne-t-il ?
AAWSAP est suivi par un programme plus restreint, AATIP (Advanced Aerospace Threat Identification Program), qui ne repose plus sur un contrat avec une entreprise privée, mais sur un effort interne au Département de la Défense. L’objectif principal d’AATIP est alors de recueillir et d’analyser les signalements de phénomènes aériens inhabituels impliquant des objets non conventionnels, dans une logique de veille capacitaire et d’identification des menaces potentielles.
Selon plusieurs sources, AATIP a notamment étudié les incidents impliquant des objets non identifiés, comme les désormais célèbres cas Gimbal, GoFast et FLIR1. Ces vidéos, captées par des capteurs embarqués sur des avions de chasse de la Navy, ont été authentifiées par le Pentagone. Elles montrent des objets non conventionnels en mouvement, sans moyen apparent de propulsion ou de sustentation. Selon les témoins, ceux-ci manœuvraient à des vitesses et accélérations largement supérieures aux capacités connues des appareils conventionnels, qu’ils soient d’origine Américaine ou étrangère.
La médiatisation de ces vidéos, pourtant non classifiées à l’époque, a entraîné un durcissement notable de l’attitude du Département de la Défense. Christopher Mellon, ancien sous-secrétaire adjoint à la Défense chargé du renseignement et responsable de la diffusion de ces vidéos auprès de journalistes du New York Times, rapporte qu’un guide de classification rédigé quelques années plus tard a rendu systématiquement secrète toute information liée aux PAN, y compris dans les cas où cela ne se justifiait pas.
Mellon y voit un réflexe bureaucratique visant à préserver le monopole d’accès à une information jugée sensible, susceptible de soulever des questions stratégiques et politiques embarrassantes. Cette logique de contrôle, regrette-t-il, a pris le pas sur l’exigence démocratique de transparence et sur la nécessité d’alerter les élus comme l’opinion sur une possible menace technologique ou opérationnelle, quelle qu’en soit l’origine.
Le DoD a confirmé l’existence d’AATIP en 2017 et a affirmé que le programme avait pris fin en 2012 faute de financement. D’autre part, il est désormais établi que le lanceur d’alerte Luis Elizondo fut le directeur de ce programme.
Dans les années qui suivent, face à une pression croissante du Congrès, en particulier de la part de la Commission spéciale du renseignement du Sénat et de la Commission permanente du renseignement de la Chambre des représentants, le Pentagone crée en 2020 l’Unidentified Aerial Phenomena Task Force (UAPTF), un groupe de travail visant à centraliser les rapports opérationnels émanant des militaires et placée sous l’autorité de l’Office of Naval Intelligence (ONI).
Un rapport préliminaire, rendu public en juin 2021 par le Bureau du Directeur du Renseignement National (ODNI), compile les résultats de l’UAPTF. Il s’accompagne d’une version classifiée, transmise aux membres du Congrès mais non accessible au grand public. Le rapport non classifié examine 144 cas survenus entre 2004 et 2021. Seul l’un d’entre eux peut être attribué avec certitude à “un gros ballon en cours de dégonflement”, ballon dont le type n’est pas précisé. Les 143 autres restent inexpliqués. Il convient de mentionner que ce rapport “préliminaire” n’a jamais été finalisé.
Enfin, on notera que David Grusch, ancien officier du renseignement, déclare avoir travaillé pour l’UAPTF avant de devenir lanceur d’alerte. Nous reviendrons plus en détail sur les révélations explosives de ce dernier dans un prochain article.
L’UAPTF a été officiellement dissoute en 2022, à la suite d’une disposition du Congrès imposant la création d’un bureau permanent et centralisé pour traiter les signalements de PAN.
En amont de cette dissolution, le département de la Défense annonce en novembre 2021 la mise en place de l’AOIMSG (Airborne Object Identification and Management Synchronization Group), un groupe de coordination chargé d’assurer la continuité des travaux et de synchroniser les efforts inter-agences autour de la détection et de la gestion des incursions anormales dans l’espace aérien restreint. Placée sous l’égide de l’OSD (Office of the Secretary of Defense), cette initiative, lancée sans consultation préliminaire avec le Congrès, est rapidement critiquée pour son manque de transparence et sa portée jugée trop limitée, notamment par les sénateurs Kirsten Gillibrand et Marco Rubio.
Elle sera remplacée en juillet 2022 par l’AARO (All-domain Anomaly Resolution Office) sous l’impulsion du Congrès américain. Cette création répondait à une demande croissante de transparence et de rigueur institutionnelle dans l’étude des phénomènes aérospatiaux non identifiés. Le Congrès, notamment à travers les amendements Gillibrand-Rubio à la loi de finances pour la défense, imposait la mise en place d’un organisme permanent, disposant d’un accès élargi aux données militaires, civiles et du renseignement. Ce bureau a pour mission principale de recueillir et d’analyser les signalements de PAN, qu’ils soient observés dans le ciel, dans l’espace, en mer, ou encore des objets ayant des capacités transmedium, c’est-à-dire capables de se déplacer entre différents milieux.
Depuis sa création, l’AARO a examiné plus de 1000 signalements. À ce jour, cinq cas sont officiellement présentés comme non expliqués, dont les désormais célèbres vidéos GIMBAL, FLIR, GOFAST, FLYBY et Middle East UAP. Ce dernier, filmé le 12 juillet 2022 par un drone MQ-9 Reaper au Moyen-Orient, montre une « orbe métallique » se déplaçant rapidement. Cette séquence a été diffusée publiquement lors d’une présentation au Congrès par le directeur de l’agence, Sean Kirkpatrick, qui a reconnu l’impossibilité de fournir une explication satisfaisante en raison de données insuffisantes.
Mais l’AARO n’a pas échappé aux controverses. Son premier rapport historique, publié en mars 2024, a suscité de vives critiques. Il contient de nombreuses erreurs factuelles et des incohérences : la date de l’observation de Kenneth Arnold y est par exemple incorrectement reportée et certains cas historiques largement documentés sont simplement ignorés, dont les incidents enregistrés par l’US Navy authentifiés par le pentagone et mentionnés précédemment. Les nombreuses erreurs contenues dans ce rapport ont contribué à délégitimer la rigueur de l’AARO auprès d’une partie du public et des spécialistes du domaine.
Par ailleurs, certains membres du Congrès, dont Tim Burchett, ainsi que le lanceur d’alerte David Grusch, ont accusé Sean Kirkpatrick d’avoir encouragé ou imposé des accords de non-divulgation à des témoins potentiels, les empêchant de s’exprimer librement devant les autorités. Kirkpatrick a démenti ces allégations, affirmant que les témoins concernés avaient eux-mêmes choisi de ne pas coopérer avec l’agence.
Ces polémiques ont nourri un climat de défiance. Certains élus et chercheurs s’interrogent désormais sur la capacité réelle de l’AARO à mener une investigation indépendante et rigoureuse. Depuis août 2024, l’agence est dirigée par le Dr Jon T. Kosloski, ancien cadre technique de la NSA (National Security Agency), spécialisé dans les domaines de l’optique quantique et de la cryptographie avancée. À son arrivée, Kosloski a affirmé vouloir « renforcer les partenariats, promouvoir la transparence et intensifier les efforts d’analyse des phénomènes anormaux ». Sa nomination suscite un certain espoir quant à un renouveau de l’approche institutionnelle.
Cette succession de 9 programmes connus, oscillant entre dérision, secret et contrôle narratif, dessine une continuité frappante. Depuis 1948, les États-Unis n’ont jamais cessé d’étudier les PAN, mobilisant d’importants moyens tout en affirmant publiquement que le phénomène ne mérite pas d’attention particulière.
Pourquoi tant d’efforts pour contenir ce qui ne serait qu’un mythe ou une illusion collective ? La disproportion entre les ressources mobilisées et l’attitude officielle suggère qu’un enjeu bien plus profond se dissimule derrière le ridicule entretenu.
Un défi à la sécurité nationale
La réticence des autorités à reconnaître publiquement la réalité du phénomène ne traduit donc pas une absence d’intérêt, mais plutôt une stratégie de gestion du sujet. Un autre exemple concerne les programmes militaires secrets de technologie avancée. Lorsque des témoins aperçoivent un engin aux performances hors normes, il peut être commode, pour les institutions, de laisser croire qu’il s’agit d’un « ovni ». Cette confusion, si elle émerge spontanément, permet de préserver la confidentialité de certains programmes classifiés sans avoir à les admettre.
Ce type de manipulation a été documenté. En 1997, la CIA a reconnu qu’au cours des années 1950 et 1960, de nombreuses observations d’OVNIs provenaient en réalité de vols d’essai classifiés, notamment ceux des avions espions U-2 et SR-71. Plutôt que d’en révéler l’existence, les autorités ont laissé le public entretenir l’idée de phénomènes inexpliqués, ce qui permettait de détourner l’attention et de préserver le secret de ces programmes.
Cette logique de dissimulation peut répondre à des intentions diverses. Parfois, elle vise à protéger des programmes secrets. D’autres fois, elle masque une incertitude embarrassante ou une incapacité à réagir. En 2024, plus de 350 incursions de drones ont été recensées à proximité de sites militaires sensibles, selon le général Gregory Guillot, commandant du NORAD. Ces événements ont concerné la base aérienne de Wright-Patterson, le site ultra-sensible Plant 42 en Californie, l’arsenal de Picatinny dans le New Jersey ou encore plusieurs installations situées au Royaume-Uni et en Allemagne. Ces objets, qualifiés de drones mais dont certaines capacités posent la question de leur véritable nature, ont parfois contraint les autorités à fermer temporairement l’espace aérien de bases de l’Air Force, notamment celui de Wright-Patterson en décembre 2024, ou encore celui de Langley un an plus tôt, en décembre 2023.
Lors d’une audition conjointe au Congrès, le 10 décembre 2024, des représentants du FBI, du DOJ (Department Of Justice) et du service des douanes et de la protection des frontières (CBP) ont reconnu ne pas connaître l’origine exacte de ces engins, tout en appelant à un renforcement du cadre législatif pour mieux y répondre. Pourtant, en janvier 2025, la porte-parole de la Maison Blanche, Karoline Leavitt, déclarait lors d’une conférence de presse :
« Après des recherches et des études, il s’est avéré que les drones qui survolaient le New Jersey en grand nombre avaient été autorisés par la FAA à voler à des fins de recherche et pour diverses autres raisons. Bon nombre de ces drones appartenaient également à des amateurs, à des particuliers et à des personnes qui s’adonnaient à ce loisir. Avec le temps, la situation s’est aggravée à cause de la curiosité. Ce n’était pas l’ennemi. »
Cette déclaration contredit toutefois les aveux d’incertitude formulés un mois plus tôt devant le Congrès.
À cela s’ajoute une autre forme de dissonance. Donald Trump, avant sa réélection, avait promis de divulguer les informations concernant ces incursions dès les premiers jours de son mandat. Or, une fois au pouvoir, aucune révélation n’a été faite. La transparence promise s’est muée en silence, renforçant l’idée d’une dissimulation politique et stratégique autour de ces intrusions.
Dans ce climat, une hypothèse gagne en plausibilité : si ces drones étaient en réalité des plateformes d’observation, de surveillance et de reconnaissance, d’origine étrangère, chinoises ou russes ? Une telle possibilité évoque immédiatement l’affaire du ballon espion chinois de 2023, qui avait déjà mis en lumière l’incapacité des États-Unis à détecter et neutraliser rapidement certains engins traversant leur territoire. Mais admettre aujourd’hui que des adversaires géopolitiques disposent de technologies suffisamment avancées pour survoler impunément des sites aussi sensibles que l’arsenal de Picatinny ou des bases aériennes de l’Air Force reviendrait à reconnaître une perte de contrôle de l’espace aérien américain.
Ce phénomène ne date pas d’hier. Depuis les années 1960, des incursions non autorisées ont été signalées à proximité de sites parmi les plus sensibles du territoire, en particulier ceux liés aux armes nucléaires. Plus troublant encore, ces objets ne se contenteraient pas d’observer. Dans plusieurs cas, ils semblent avoir interagi directement avec les systèmes de dissuasion.
Le chercheur Robert Hastings, qui a recueilli plus de 160 témoignages directs d’anciens militaires américains, a mis en lumière la présence d’objets inconnus à proximité de sites nucléaires stratégiques.
En 1964, à Big Sur en Californie, un missile balistique d’essai équipé d’une ogive factice aurait été intercepté et neutralisé par un objet non identifié, selon les témoignages conjoints du Dr Robert Jacobs et de son supérieur, le major Florenz Mansmann, ce dernier ayant attesté par écrit de la véracité de l’incident.
En 1967 à la base de Malmstrom, dans le Montana, dix missiles nucléaires Minuteman ont simultanément été désactivés, alors qu’un objet lumineux était observé au-dessus du site.
D’autre part, des cas similaires ont été rapportés en Russie, confirmant le caractère global et préoccupant de ces incursions.
De tels épisodes, documentés et rapportés par des témoins directs, dépassent largement le cadre d’une simple anomalie technologique ou d’un débat académique. Ils révèlent une vulnérabilité inquiétante de nos infrastructures les plus sensibles et ce depuis des décennies. Le PAN ne menace donc pas seulement nos certitudes scientifiques ou philosophiques, mais remet directement en cause la fiabilité de nos dispositifs de dissuasion nucléaire. Dès lors, on comprend mieux pourquoi la reconnaissance publique de telles réalités demeure, pour certains États, un tabou absolu.
Enfin, le sujet des enlèvements, aussi controversé que dérangeant, soulève une difficulté majeure : comment un gouvernement pourrait-il reconnaître publiquement une telle réalité, s’il n’est pas en mesure d’en protéger ses citoyens ?
Dieu, les Nommo et les Martiens
L’idée d’intelligences non humaines n’est pas étrangère à de nombreuses cultures à travers le monde. Dans certaines traditions, elle est même ancienne, centrale, et pleinement intégrée à la vision du cosmos. Chez les Dogons du Mali, la cosmologie traditionnelle décrit un univers peuplé d’entités non humaines agissantes. Le récit fondateur évoque les Nommo, des êtres venus du ciel, porteurs de savoirs et d’ordres symboliques fondamentaux. Ces entités participent activement à l’organisation du monde humain. Elles sont présentées comme à l’origine de la parole, des rythmes cosmiques et des structures sociales. Dans cette vision du monde, l’humain n’est pas seul à penser, transmettre ou ordonner. La présence d’intelligences non humaines d’origine céleste, y est conçue comme naturelle et intégrée.
Cette ouverture se retrouve aussi dans les traditions mésoaméricaines. Chez les Nahuas ou les Mayas, les récits mythologiques ne séparent pas strictement le ciel, la terre et l’invisible. En effet, les dieux, les forces, les astres et les êtres venus d’« en haut » forment un tissu relationnel. Le ciel n’est pas vide ou silencieux, il est peuplé. De même, chez de nombreux peuples autochtones d’Amazonie ou d’Asie du Sud-Est, les récits fondateurs intègrent des formes de vie non humaines dotées d’intention et de parole. Ces cosmologies animistes ou relationnelles ne considèrent pas l’altérité non humaine comme une impossibilité ou un mythe, mais comme une composante à part entière du vivant, avec laquelle il est naturel d’entrer en relation.
À l’inverse, les cultures occidentales modernes peinent à concevoir une altérité non humaine autonome. Cette fermeture s’explique par un triple héritage : d’abord, le monothéisme chrétien, qui accorde à l’humain une place particulière parmi les vivants, en tant qu’être doté d’une âme immortelle et investi d’un lien exclusif avec Dieu. Ensuite, le rationalisme des Lumières, qui valorise la preuve, l’observation reproductible et tend à écarter les récits non démontrables. Enfin, l’humanisme moderne, qui fait de l’homme le moteur du progrès et le sujet central de la connaissance. Ces trois piliers ont façonné un rapport au réel dans lequel toute entité non humaine dotée d’intelligence est perçue comme une remise en cause de l’ordre établi, non par hostilité, mais par excès d’altérité. Toutefois, il ne s’agit pas ici de remettre en cause les acquis de la science moderne, ni de valoriser des idées douteuses ou encore de rejeter l’héritage culturel occidental, mais de rappeler que la possibilité d’une altérité non humaine est présente au sein de plusieurs cosmologies.
Pourtant, même au sein du monde chrétien, les lignes bougent. En 2008, le père José Gabriel Funes, alors directeur de l’Observatoire du Vatican, déclarait dans une interview à L’Osservatore Romano :
« Tout comme il existe une multitude de créatures sur la Terre, il pourrait y avoir d’autres êtres, même intelligents, créés par Dieu. Cela ne contredit pas notre foi, parce que nous ne pouvons pas mettre de limites à la liberté créatrice de Dieu. [...] Si nous considérons les créatures terrestres comme des “frères” et des “sœurs”, pourquoi ne pourrions-nous pas aussi parler d’un “frère extraterrestre” ? »
Cette position ouvre la possibilité d’intégrer l’hypothèse non humaine dans une théologie élargie de la Création. Quelques années plus tard, en 2014, le pape François lui-même fait allusion à cette question dans une homélie consacrée à l’accueil universel. Il évoque avec humour une éventuelle demande de baptême venue d’êtres non humains :
« Si, par exemple, demain une expédition de Martiens arrive, et que certains d’entre eux viennent à nous, ici… Martiens, n’est-ce pas ? Verts, avec de longs nez et de grandes oreilles, comme les dessinent les enfants… Et l’un d’eux dit : “Je veux être baptisé !” Que se passerait-il ? »
(Pape François, homélie du 12 mai 2014, TIME)
Bien qu’énoncée de manière imagée, cette remarque manifeste une ouverture symbolique. L’altérité radicale ne serait pas nécessairement exclue de la communauté humaine ou spirituelle. Une telle posture ne valide pas l’hypothèse INH, mais elle dessine un espace d’accueil pour ce qui, ailleurs, est perçu comme une rupture.
Ce que certaines cosmologies acceptent spontanément, d’autres doivent l’apprivoiser lentement. Le rejet de l’altérité n’est pas universel, il est culturel.
Une présence difficile à penser
Depuis soixante-quinze ans, le phénomène des PAN a été nié, étudié, tourné en dérision, puis timidement réintégré dans les sphères institutionnelles. Il semble osciller entre reconnaissance technique et refoulement symbolique. Car ce n’est pas seulement un objet d’enquête, c’est une altérité, une présence possible, que nos outils conceptuels, politiques et culturels peinent encore à accueillir.
L’histoire montre que l’humanité a déjà été confrontée à la réalité d’une forme de vie restée longtemps inconnue. Malgré une biomasse estimée à 12 gigatonnes de carbone, le mycélium vit sous terre, caché à notre regard, mais il bien présent.
Un phénomène peut être observé, décrit, rapporté, sans pour autant exister socialement ou politiquement. Une donnée, privée de cadre de validation partagé, peut rester invisible ou être volontairement écartée. Les météorites en offrent un exemple frappant. Longtemps reléguées au rang de fables paysannes, elles ne manquaient pourtant pas de témoins. Mais aucune théorie de l’époque n’autorisait leur existence. Il fallut attendre 1803 pour que la science leur accorde enfin un statut réel, à la suite de la chute de L’Aigle et des travaux d’Ernst Chladni.
Toute reconnaissance repose sur une ligne fragile entre ce que l’on accepte comme vrai et ce que l’on repousse dans l’incertain.
Dans un tel contexte, une question devient centrale: qu’est-ce qui ferait preuve. Comment définir aujourd’hui une preuve jugée irréfutable ? Qui aurait l’autorité de la valider ? Selon quels critères collectifs de vérité ? C’est à cette réflexion délicate, à la croisée de l’épistémologie, des neurosciences, du droit et des normes sociales, que nous consacrerons le prochain article.



